La table ronde sur la liberté de la presse réaffirme le droit à la liberté d’offenser

 

Alors que les caricatures danoises du Prophète Mahomet publiées en 2005 continuent de provoquer des réactions en chaîne dans les salles de rédaction, les communautés religieuses, en passant par les officines gouvernementales et les tribunaux du monde entier, le droit d’offenser, de déranger et de choquer le public a conduit certains à s’interroger sur les limites de la liberté d’expression et de la liberté de la presse. Lors de la table ronde sur la liberté de la presse organisée lors du 61ème Congrès mondial des journaux à Göteborg, en Suède, des éditeurs, des journalistes, un dessinateur de presse et des spécialistes des droits de l’homme ont défendu la liberté d’offenser mais ont également traité de ses implications. Le débat était modéré par Miklos Haraszti, Représentant de l’OSCE pour la liberté des médias.

Lors de l’ouverture de la table ronde, Philippe Val, éditeur et directeur de la rédaction de l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo, a expliqué qu’il avait publié les caricatures litigieuses du Prophète Mahomet pour réaffirmer le droit à la liberté d’expression, "pour montrer qu’il était possible de le faire" et puis de tourner la page.

"Si nous, dans les démocraties, on n’a même plus le droit de rire de ceux qui prétendent nous terroriser, cela pose vraiment un problème", a dit Val. Suite au licenciement brutal du directeur du quotidien France-Soir pour avoir été le premier éditeur français à publier les caricatures, Val, avec le directeur de L’Express, a senti l’urgence d’exposer le problème dans un contexte démocratique. "C’est une satire - une satire de la terreur", a-t-il souligné, qui a des ramifications trans-sociétales mais qui "n’a rien à avoir avec l’Islam."

Ulf Johansson, rédacteur en chef et directeur du journal régional suédois Nerikes Allehand, a publié un dessin du Prophète representé sous la forme d’un chien pour des raisons similaires. "Nous avons demandé qu’il soit possible de ridiculiser la religion", a-t-il expliqué, en insistant par ailleurs sur la nécessité d’accorder un espace à la pratique de toutes les religions. "[En Suède] nous défendons la [liberté de religion] aussi farouchement que la liberté d’expression", a dit Johansson.

Tout en offrant un espace éditorial à divers points de vue pouvant inclure des épithètes ou des pamphlets religieux, Johansson a précisé, "N’allez pas croire que je serais prêt à publier facilement des représentations de Mahomet, par exemple, dans mon journal... Je dois penser aux Musulmans qui vivent dans ma ville et qui sont affectés par ces dessins."

De même, Val pense que "Dans une démocratie, une force politique, celle qui veut définir le périmètre des lois, doit subir la critique et la satire comme les autres. Ce n’est plus une religion dans ces cas-là, c’est une idéologie. Donc on a le droit de critiquer l’Islam, quand il se pose en idéologie."

Pour cette raison Val a estimé que les caricatures n’étaient pas racistes. Pareillement, la conseillère générale de Human Rights Watch, Dinah PoKempner, pense que ces dessins étaient particulièrement intéressants dans la mesure où ils ont choqué un sentiment religieux, et non pas des Musulmans en particulier, ce qui les place aux antipodes, par exemple, du discours de haine propagé durant la génocide au Rwanda par la Radio des Mille Collines. Au contraire, les caricatures ont contraint à un débat sur "la compatibilité de l’Islam avec la laïcité et l’athéisme", notamment en France, selon Val.

Originaire d’une tout autre région du globe, Jehad Momani, ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire jordanien Shihane, s’est interrogé sur la décision de Val et de Johansson de publier ces caricatures dans les pays occidentaux. Il a demandé : "Pourquoi lancer des campagnes qui nous dressent les uns contre les autres ?"

Pourtant, Val tout comme Momani ont publié ces dessins pour informer les gens de ce qui avait, en partie, suscité un tollé dans le monde entier. "J’ai été puni pour avoir tenté d’apporter une réponse rationnelle au problème et d’éviter un conflit politique et culturel entre nos civilisations", a dit Momani. Dans ses efforts pour éviter l’idôlatrie, l’islam interdit généralement toute représentation du Prophète.

Néanmoins, la condamnation de l’action de Momani a été plus sévère en Jordanie que les problèmes juridiques rencontrés par ceux qui ont publié les caricatures en Europe. Momani est toujours en procès pour blasphème pour avoir pris cette décision et risque la peine de mort s’il est reconnu coupable.

La façon dont ces différentes affaires se sont déroulées révèle au bout du compte les véritables fractures entre les diverses cultures mais aussi entre les différents systèmes politiques : Val a été accusé de racisme suite à des plaintes déposées par la Mosquée de Paris, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) et la Ligue Islamique Mondiale mais la France, en tant que pays laïc, a accepté de telles représentations et Val a gagné son procès.

Alors que de nombreux journaux du monde entier ont publié les caricatures danoises et que les représentations du Prophète sont une tradition vieille de plusieurs siècles, Momani a expliqué pourquoi il avait été visé avec une telle vigueur. "J’ai été victime d’une erreur, une erreur choquante, commise par une des agences de presse les plus respectables, l’Agence France-Presse. Ce fut une erreur fatale de dire que mon journal, Shihane, était le premier journal du monde arabe à publier les caricatures offensantes du Prophète Mahomet”, a estimé Momani.

Momani pense que l’offense est un aspect inhérent de la liberté de la presse et d’expression. "C’était mon travail d’informer les gens et d’apporter la vérité sur ces caricatures, pas simplement dans l’intention de choquer le monde mais aussi de le changer", a-t-il ajouté. Dans un éditorial intitulé "Musulmans du monde, soyez raisonnables", Momani demandait aux Musulmans de juger du caractère offensant de ces caricatures. "Qui a le plus offensé l’Islam, les terroristes ou ces dessins ?"

Mona Eltahawy, fervente partisane du droit d’offenser, éditorialiste plusieurs fois primée et conférencière internationale sur les questions arabes et musulmanes, estime que ces caricatures sont loin d’être offensantes. Selon elle, la façon dont ces dessins ont été perçus et abordés au sein du monde arabe est plus offensante que les allusions satiriques qu’ils contiennent. Cela montre que "nous sommes pris en tenailles entre les dictateurs d’une part, et les groupes islamiques de l’autre, qui ne croient ni l’un ni l’autre à la liberté d’expression", a-t-elle déploré.

Elle estime que les relations mutuellement préjudiciables dans le monde arabe et musulman et les actes de terrorisme sont bien plus offensants que les dessins. "Personne n’ose parler franchement des Saoudiens car ce pays abrite les deux hauts lieux les plus sacrés de l’Islam. Pour ma part, je trouve cela incroyablement offensant, beaucoup plus offensant, encore une fois, qu’un dessin publié au Danemark".

"Alors qu’ils tentent de damer le pion aux Egyptiens pour ce qui est de savoir qui est mieux placé pour défendre le Prophète, les Saoudiens se sont lancés dans la destruction systématique des maisons et des sites associés au Prophète et à ses compagnons, que l’Islam nous a appris à vénérer, et personne ne s’élève pour dénoncer l’offense qu’ils commettent envers les sensibilités musulmanes", a-t-elle souligné.

Le dessinateur de presse algérien Ali Dilem, qui a été poursuivi en justice plus de 50 fois et a fait l’objet d’une fatwa pour ses dessins en 2004, a noté que "les Islamistes en Algérie continuent à égorger les gens, les partis islamiques continuent à inciter à la haine - et personne ne proteste, personne ne s’inquiète. Mais il suffit d’une caricature de Mahomet pour que, soudain, tout le monde défile. Des gens sont arrêtés, certains sont encore en prison... Mais personne n’est assez ému pour descendre dans la rue", a-t-il fait remarquer.

Deux points de vue s’affrontent dans cette discussion qui, comme PoKempner l’a dit dans son discours, "se situent au croisement de deux droits humains fondamentaux." Les partisans d’une liberté d’expression sans entraves défendent l’idée selon laquelle les gens devraient pouvoir imprimer, dire ou dessiner ce qu’ils veulent pour alimenter un débat honnête. D’autres pensent que des limites devraient être imposées pour apaiser les sensibilités individuelles, la liberté totale de dire, écrire ou dessiner ce qu’on veut risquant d’offenser les croyances sacro-saintes des gens.

La plupart des orateurs ont souligné que dans ce dernier cas, les gens pouvaient facilement succomber aux dangers de l’autocensure, une forme de morale individuelle ou de correction politique qui a remplacé la censure légale en Occident. La peur peut également entrer en jeu, renforçant encore plus l’autocensure.

PoKempner a présenté une dynamique mondiale qui s’est accentuée après le 11 septembre et qu’elle appelle un "échange pernicieux." "La volonté de l’Europe de réduire au silence l’éloge du terrorisme chez les Musulmans radicaux a été contrée par les pressions exercées par les Etats musulmans sur l’Europe pour que celle-ci réduise au silence les critiques de l’Islam. C’est un échange auquel les Etats se sont prêtés de bonne grâce, au détriment de la liberté d’expression dans le monde entier."

Kenan Malik, écrivain et maître de conférences à l’Université du Surrey, pense que les gens devraient pouvoir pousser l’offense aussi loin qu’ils le souhaitent : on peut offenser mais on n’est pas obligé d’être grossier ou irrespectueux. "Dans une société homogène où chacun pense exactement la même chose, le fait d’offenser ne serait rien de plus qu’un acte gratuit. Mais dans le monde réel, où les sociétés sont plurielles, il est à la fois inévitable et important que les gens puissent offenser les sensibilités d’autrui. Inévitable, car quand des croyances différentes sont profondément ancrées, les affrontements sont inéluctables. Et nous devrions essayer de résoudre ces affrontements plutôt que de les supprimer", a-t-il estimé.

Eltahawy a répondu, "Nous ne devons placer aucune limite, car le fait de pouvoir offenser n’importe qui alimente le débat et nous permet de créer le type d’environnement que nous souhaitons. Nous n’attendons pas qu’un dictateur ou un groupe religieux nous dise ce qui est offensant, nous le découvrons par nous-mêmes à travers les affrontements mentionnés par Malik."

Renversant l’argument habituel qui consiste à justifier la censure par le respect, Malik le tourne en faveur de qui en font les frais. "La censure multiculturelle affaiblit l’autonomie individuelle, dans le sens où elle limite le droit des gens à critiquer les croyances d’autrui, et souligne le fait que les personnes qui adoptent ces croyances sont trop faibles ou vulnérables pour affronter la critique, la satire ou les abus", a-t-il souligné. Eviter tout discours offensant équivaudrait, selon lui, à admettre implicitement la faiblesse de l’autre.

"C’est insulter les Musulmans que de penser qu’ils sont incapables de faire preuve d’humour et de distinguer un dessin qui se moque d’un terroriste d’un dessin qui tourne en dérision un croyant. Pour moi, c’est cela le racisme. Ca commence par le fait d’avoir peur des autres et de douter de leur intelligence", a dit Val en exprimant l’opinion générale.

Le problème dans ce débat légitime, c’est que les gouvernements qui veulent limiter la liberté de la presse et d’expression et créer des mouvements d’opinion au sein de leur population pour promouvoir leur agenda, s’en sont emparés. Plusieurs orateurs ont dénoncé un certain nombre de gouvernements qui ont orchestré le soulèvement pour justifier de nouvelles restrictions de la liberté d’expression et de la presse.

"Les autorités n’ont pas hésité à utiliser ce scandale international pour réduire au silence la voix d’un journal indépendant critique à leur égard", a constaté Ali Amar, cofondateur et éditeur du magazine marocain Le Journal Hebomadaire. Amar a dressé un tableau de ce qui s’est produit au Maroc après la publication des dessins, démentant ainsi les images de protestation et de violence qui ont été diffusées à travers le monde. "Ce qui s’est passé au Maroc après la publication des caricatures danoises n’avait pas grand chose à voir avec les Islamistes ou avec un mouvement de foule parmi ceux qui auraient pu être offensés par les dessins", a-t-il expliqué.

"Les manifestations en fait n’ont pas été beaucoup suivies. Quelques organisations islamistes, absolument réduites, n’ont pas pu mobiliser les masses. Le cas des caricatures au Maroc n’a pas été rassembleur, n’a pas mobilisé les foules. Quand il s’agit du conflit israélo-palestinien, quand il s’agit du conflit iraquien, il y a des centaines de milliers de personnes qui descendent dans la rue. Pour les caricatures, rien du tout", a poursuivi Amar.

La controverse suscitée par les dessins a été orchestrée en grande partie par les gouvernements, et au Maroc Le Journal Hebomadaire était au centre de la polémique, même s’il n’avait pas publié les dessins. Le journal d’Amar est connu pour être critique vis-à-vis du régime, mais selon Amar, pour essayer de vendre son image de modernité à l’international, le gouvernement a été obligé d’utiliser un "subterfuge, c’est-à-dire qu’il va essayer de nous mettre à dos l’opinion publique et il organisera lui-même des manifestations montées de toutes pièces pour discréditer la ligne éditoriale du journal."

"Les policiers ont confectionné eux-mêmes des banderolles, les ont apportées avec leurs véhicules, et les ont même placardées... Des fonctionnaires ont été ramenés par autobus devant les locaux du journal. La police elle-même a fourni les pancartes. C’est du service public, absolument !" a-t-il déclaré, en commentant les protestations contre son journal. Ali Dilem a poursuivi en disant : "Je n’ai aucun problème avec les Algériens que je rencontre. J’ai plus de difficultés avec les autorités." Et ceci, a-t-il ajouté, "alors que je n’ai même pas franchi la ligne qui consiste à représenter Mahomet."

Malik a également réfuté l’idée selon laquelle les dessins, tels qu’ils ont été propagés à travers une autre forme de manipulation gouvernementale, auraient offensé l’ensemble des Musulmans. Les Musulmans qui veulent vivre dans une société laïque ont organisé des contre-manifestations peu connues face aux protestations contre les caricatures. "Mais de telles voix sont réduites au silence dans la précipitation pour censurer tout ce que est jugé offensant", a-t-il précisé.

"Et une fois de plus, tout cela n’a rien à voir avec le droit de dessiner, même le droit de représenter Mahomet", a souligné Dilem. En revanche, comme l’a dit Amar, "la question des caricatures renvoie plutôt à la nature du régime lui-même" et au bout du compte, comme l’a rappelé Malik, "le pouvoir de la censure est entre les mains de quelques-uns, mais la capacité de s’exprimer appartient à tous"."

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Discours Ali Dilem
 
Discours Philippe Val - 118.6 kb
Discours Philippe Val
 

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