Les journalistes protestent contre l’assassinat de leurs collègues aux Philippines. Au moins 66 journalistes ont été tués aux Philippines depuis 1986. Quinze journalistes ont été assassinés au total depuis janvier 2004. Dans aucun de ces cas, le meurtrier n’a été poursuivi. Photo Jose Torres

"Je porte un revolver "

Jose Torres Jr. est rédacteur en chef de abs-cbnNEWS.com. Il enseigne au Centre pour la liberté et la responsabilité des médias à Manille et dirige l’Union Nationale des Journalistes des Philippines.

25 mars 2005, Vendredi Saint. Les rues de la capitale sont vides. Les ondes sont silencieuses car les Philippins, pratiquants pour la plupart, vont à l’église. Les stations de télévision et de radio locales ont interrompu leurs programmes. D’autres diffusent des émissions religieuses. Les journaux sont absents des kiosques. Les journalistes sont en vacances. Mais pas les assassins.

Un message tombe sur mon téléphone portable au moment où je rédige cet article pour respecter un délai serré. “Une chroniqueuse locale de la ville de Tacurong (au sud des Philippines) qui s’était montrée très critique à l’égard d’un [ancien député] a été abattue à son domicile”, annonce le message. Selon son expéditeur la victime serait Marlene Espera de l’hebdomadaire local Midland Review. C’est la troisième journaliste philippine assassinée en 2005.

La vague d’assassinats qui a fait des Philippines l’endroit le plus dangereux pour les médias après l’Iraq en 2004 semble se poursuivre en 2005. Deux journalistes au moins ont déjà été tués depuis le début de l’année, portant le bilan meurtrier à 15 depuis janvier 2004. On peut dire que les journalistes tombent comme des mouches.

Romeo Sanchez, un journaliste audiovisuel travaillant à San Fernando, au nord du pays, a été abattu par un homme armé le 9 mars. Le 28 février, Arnulfo Villanueva, chroniqueur pour le journal Asian Star Express Balita, a également été tué. Son corps a été retrouvé dans un fossé. La police pense qu’il a été assassiné pour avoir mis les autorités locales en cause dans une affaire de paris clandestins.

“La terrible épreuve que traversent les journalistes philippins ne prendra fin que lorsque ces assassins sans merci auront été jugés”, a déclaré Aidan White, le secrétaire général de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ). “Il est temps que les autorités renforcent leurs efforts pour identifier les meurtriers”, a-t-il ajouté. Il a appelé le gouvernement philippin à diligenter une “enquête crédible et approfondie” sur ces assassinats et à s’engager à protéger les autres journalistes contre la violence.

Mais l’appel d’Aidan ne sera probablement pas entendu. Les journalistes sont assassinés en toute impunité dans ce pays. L’Union Nationale des Journalistes des Philippines (NUJP) a évalué à 66 au moins le nombre des journalistes tués pour leurs activités professionnelles depuis 1986, année où la démocratie a été rétablie. Le nombre le plus élevé de victimes a été enregistré en 2004, qui restera à jamais une année noire pour la presse aux Philippines.

Il n’y a pas eu une seule inculpation pour un assassinat de journaliste depuis 1986. Et les meurtriers semblent de plus en plus hardis. Les crimes sont la plupart du temps suivis de coups de fil jubilatoires et de nouvelles menaces de mort contre les rédactions. Le climat d’impunité est tel que le meurtre d’un journaliste déclenche également une série de menaces de mort dans d’autres régions.

Même les témoins des meurtres de journalistes sont supprimés. Le 2 février, trois hommes armés non identifiés ont abattu l’instituteur Edgar Amoro, principal témoin de l’assassinat du journaliste Edgar Damalerio en 2002. Amoro a été tué alors qu’il bénéficiait du programme de protection accordé aux témoins par le gouvernement.

Ann Cooper, la directrice exécutive du Comité pour la Protection des Journalistes, basé à New York, a réclamé “davantage des paroles de la part du gouvernement” après l’assassinat d’Amoro. “Il est grand temps que les autorités tiennent leurs engagements de préserver la liberté de la presse en traduisant les meurtriers des journalistes en justice”, a-t-elle déclaré.

Rodney Pinder, le directeur de l’International News Safety Institute, a estimé que les “pays qui ont du sang de journalistes sur les mains [comme les Philippines]” devraient prendre “des mesures efficaces pour trouver et poursuivre leurs meutriers.”

“Le nombre de journalistes tués en 2004 est en soi particulièrement inquiétant”, a déclaré Cooper. “Mais le fait que tant d’entre eux aient été assassinés en toute impunité est à la fois honteux et alarmant. Les gouvernements ont pour obligation de poursuivre et de condamner les auteurs de ces crimes. En s’en abstenant, ils laissent les criminels placer des limites sur les informations que les citoyens peuvent lire et entendre.”

Manifestement, les criminels s’en donnent à cœur joie en assassinant ou en persécutant les représentants de la presse. Face à l’absence de poursuites et au vide judiciaire, les bandits deviennent de plus en plus audacieux et déterminés dans leurs attaques contre les médias. Certains groupes tentent même de réduire les journalistes au silence par la terreur. Des informations ont filtré quant à l’existence de “listes de journalistes à abattre” visant au moins deux journalistes dans chaque province.

“Les assassinats de journalistes, les menaces et les insultes dont ils font l’objet, et... la liquidation des principaux témoins dans ces affaires, ont définitivement consolidé la réputation infâmante qu’a acquis ce pays d’être un des pires endroits au monde pour les journalistes”, a déclaré le Freedom Fund for Filipino Journalists (FFFJ) dans un communiqué.

“L’impunité avec laquelle les assassins de journalistes ont réussi à s’en tirer dans ces affaires de meurtres et de menaces est alarmante, menaçant la liberté de la presse et la viabilité de la démocratie”, ajoute le communiqué.

Les Philippines ont souvent été considérées comme un paradis pour les journalistes pour sa presse parmi les “plus libres” au monde, mais dans une démocratie qui offre un véritable paradis aux assassins et aux meurtriers, n’importe quelle région du pays peut être un enfer pour les médias.

Cet assassinat a souligné également les affaires croissantes de menaces et d’attaques contre les journalistes.

Maximo Quindao, un éditeur basé à Mindanao, a été grièvement blessé par deux hommes armés non identifiés le 29 janvier. Trois jours plus tard, un homme d’affaires menaçait la journaliste Luz Rimban du Philippine Center for Investigative Journalism pour un article accusant son entreprise d’exploitation illégale du bois. Le 8 février, le chroniqueur Pablo Hernandez, basé à Manille, a survécu à une tentative d’assassinat, soupçonnée d’être commanditée par des hauts fonctionnaires de police.

Au début de l’année, le gouvernement philippin a publié une déclaration critiquant un rapport de la FIJ concernant l’incapacité du gouvernement à protéger les journalistes et à résoudre les assassinats. Il a qualifié ce rapport de “mensonger.” Un porte-parole du gouvernement, se référant à des pistes policières dans lesquelles des suspects ont été identifiés ou arrêtés, a affirmé que la Police Nationale des Philippines avait déjà résolu “la majorité des cas de meurtres de journalistes.”

Les données du Centre pour la liberté et la responsabilité des médias ont révélé que deux cas seulement avaient abouti à l’identification, la poursuite et la condamnation des suspects. La famille d’une des victimes pense, toutefois, que l’inculpé n’était qu’un “bouc émissaire” du véritable cerveau ayant commandité l’assassinat.

En 2004, seulement deux enquêtes “sérieuses” ont été diligentées par le gouvernement sur l’assassinat de journalistes. Aucune d’entre elles n’a donné lieu à des poursuites. Les informations provenant du gouvernement révèlent également que depuis 1986, 15 affaires d’assassinats de journalistes restent en souffrance, alors que 27 font toujours l’objet d’une enquête. Aucune d’entre elles n’a débouché sur une inculpation.

L’impunité - l’incapacité à poursuivre et à punir les auteurs des meurtres -, est la raison essentielle pour laquelle des journalistes sont toujours assassinés aux Philippines.

“Ces assassinats révèlent également le faible niveau de sécurité offert à la population en général, pas seulement aux journalistes, notamment dans les zones rurales où les policiers et les autorités militaires sont souvent de mèche avec les dirigeants locaux et les syndicats mafieux qui prennent fréquemment les journalistes pour cible”, a estimé Luis Teodoro, professeur de journalisme à l’Université des Philippines.

Teodoro pense que les embuscades et les meurtres non résolus d’autres citoyens ainsi que l’impunité avec lesquelles les forces de sécurité arrêtent et torturent les personnes soupçonnées de crime encouragent également les assassins de journalistes, qui ont découvert que les reporters n’avaient aucun pouvoir spécial qui leur permettrait d’obtenir réparation.

“L’assassinat des journalistes aux Philippines est un symptôme d’un problème de gouvernance plus profond enraciné dans l’échec du système judiciaire”, estime Teodoro. Ces meurtres remettent également sérieusement en question la prétention des Philippines à être un pays démocratique car ils s’attaquent à un droit fondamental, celui de la liberté de la presse, sans lequel aucune société et aucun gouvernement ne peut se prétendre démocratique.

L’unique moyen de mettre fin à la culture de l’impunité est que le gouvernement applique pleinement la loi selon les procédures prévues pour traduire en justice les assassins, et ceux qui réduisent les médias au silence. Il est grand temps que le public, les autorités, la presse, le secteur religieux et le milieu des affaires dénoncent nettement la violence, notamment la série d’assassinats de journalistes, et les diverses violations des droits de l’homme commises dans le pays.

Espérons qu’il n’est pas trop tard. De nos jours, il n’est pas rare de voir un journaliste porter une arme, même en pleine ville. “J’ai toujours un revolver sur moi. Au cas où il pleut, ça me sert au moins de parapluie”, explique un reporter qui reçoit des menaces de mort depuis près d’un an. Il ajoute qu’il n’hésitera pas à s’en servir.

D’autres journalistes ne sont pas aussi endurcis. “La vie ici est dangereuse”, dit un journaliste qui travaille au sud du pays. En raison des menaces de mort dont il a fait l’objet, il évite d’écrire des articles d’investigation. “Cela ne vaut pas la peine de mourir pour ça. Je ne veux pas sacrifier ma famille”, dit-il, en ajoutant que les menaces et les assassinats ont “refroidi” la plupart des professionnels des médias.

On dirait que la situation a véritablement dérapé. Mais aux Philippines, où un haut fonctionnaire de police a reconnu que son sang ne faisait qu’un tour chaque fois qu’il voyait un journaliste, rien ne semble aller. Une chose, toutefois, est certaine. Malgré les assassinats et les intimidations, les journalistes philippins continueront de faire leur métier. Malheureusement, certains d’entre eux sont désespérés. “Il n’y a plus de juste milieu ici pour les journalistes,” a déclaré un reporter. “Soit vous devenez corrompu, soit vous vous faites tuer.”

 

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